Passoires thermiques : le trompe-l’œil

Publié le 7 juillet 2026 · données officielles 2024-2026

Officiellement, la France est en train de gagner la bataille des passoires thermiques. D’une année sur l’autre, le nombre de logements classés F ou G recule dans les bilans du ministère. Sur le papier, le parc s’assainit.

Sauf qu’en regardant de près, une grande partie de ce recul n’a rien à voir avec des travaux. Et pendant que les statistiques s’améliorent, l’artisan qui devrait, lui, tenir le marteau voit son carnet de commandes se vider. Enquête sur un progrès en trompe-l’œil — chiffres officiels à l’appui.

Un enjeu européen, des objectifs vertigineux

On l’oublie souvent : le diagnostic de performance énergétique n’est pas une invention franco-française. Il découle d’une directive européenne de 2002, transposée en France en 2006. Si l’on s’acharne autant sur ces étiquettes, c’est que l’enjeu est de premier plan : en 2024, le bâtiment (résidentiel et tertiaire) pèse à lui seul environ 45 % de la consommation d’énergie finale du pays et 15,5 % de ses émissions directes de gaz à effet de serre (ADEME). Décarboner le logement, ce n’est pas une lubie : c’est l’un des plus gros leviers climatiques disponibles.

L’Europe l’a rappelé avec force. Sa dernière directive sur les bâtiments (2024) fixe un cap sans ambiguïté : un parc immobilier à émissions nulles d’ici 2050, et une baisse de la consommation moyenne du parc résidentiel de l’ordre de −16 % dès 2030. La France, elle, s’est fixé dans sa Stratégie nationale bas-carbone un rythme cible de 370 000 rénovations complètes par an, devant grimper à 700 000 par an à partir de 2030.

Le problème, c’est que cette ambition n’a rien de nouveau — et qu’elle n’a jamais été tenue. Dès 2015, la loi sur la transition énergétique promettait déjà 500 000 rénovations par an à compter de 2017, et la disparition de toutes les passoires F/G avant 2025. Dix ans plus tard, on en est loin. C’est sur ce fond d’écart chronique entre les promesses et le terrain qu’il faut lire les bonnes nouvelles statistiques de 2025.

1. La disparition… surtout sur le papier

Commençons par la bonne nouvelle affichée : oui, le nombre de passoires baisse. Mais quand on démonte ce recul, on découvre qu’il tient largement à des raisons statistiques, pas à des chantiers.

~40 %

de la baisse récente des passoires = recalcul du DPE (petites surfaces), pas des travaux

700-850k

passoires effacées par la réforme du DPE 2026 (coefficient électricité) — sans un seul chantier

3,9 M

de passoires restent parmi les résidences principales (SDES, 1er janv. 2025)

Quand un logement passe de G à F parce que la méthode de calcul change — la réforme des petites surfaces en 2024, puis celle du coefficient de l’électricité au 1er janvier 2026 —, il n’a pas été rénové : il est simplement sorti du décompte. Ajoutez-y les ventes et les démolitions, et une part substantielle de « l’amélioration » s’évapore. Le stock réel de logements à rénover, lui, reste massif.

2. Rénover pour de vrai : le vrai coût, et qui paie

Pour vraiment sortir un logement du statut de passoire, il faut une rénovation d’ampleur — celle qui fait gagner au moins deux classes DPE. Combien ça coûte, et qui en porte la charge ? Trois bilans, qu’il ne faut surtout pas additionner : ils ne concernent pas les mêmes personnes.

ActeurCe qu’il paieCe qu’il y gagne
Propriétairereste à charge ~19 000 € (après ~36 000 € d’aides sur ~55 000 € de travaux ; avant CEE et aides locales)à la revente, sortir une maison du statut de passoire (G) efface ~25 % de décote (Notaires 2024)
Occupantfacture d’énergie en forte baisse (souvent 35-80 % en rénovation globale)*
Collectivitéles aides publiques (⚠️ les primes CEE ne sont pas payées par l’État mais répercutées sur les factures d’énergie)rénover une passoire au gaz/fioul est rentable pour la société (coût du CO₂ évité inférieur à sa valeur tutélaire) ; ça l’est beaucoup moins pour un logement déjà électrique

Coût moyen d’une rénovation d’ampleur : ~55 000 € (ANAH 2024)

Aides ~36 000 €
Reste à charge ~19 000 €

* Économies théoriques : une partie du gain est absorbée par l’« effet rebond » (~20 %) et les économies réelles sont généralement inférieures aux économies calculées. Sources : ANAH (coûts/aides), Notaires de France (valeur verte), France Stratégie (coût du carbone évité). Voir aussi notre guide combien coûte une rénovation.

Côté occupant, ce reste à charge se rembourse-t-il ? En partie, par la baisse de facture. Une rénovation d’ampleur fait gagner en moyenne ~12,6 MWh d’énergie par an (SDES, données conventionnelles) — soit, au prix actuel de l’énergie, de l’ordre de 2 000 à 2 500 € par an (estimation, non observée). Sur ces bases, le reste à charge (~19 000 €) serait amorti en 8 à 12 ans. À manier avec prudence : ces économies sont théoriques (les gains réels sont ~20 % plus faibles à cause de l’effet rebond), elles dépendent du prix de l’énergie, et surtout — c’est le nœud — celui qui paie (le propriétaire) n’est pas toujours celui qui économise (le locataire).

À l’échelle du pays : le mur d’investissement

Individuellement coûteuse, la rénovation l’est encore plus collectivement. Selon l’I4CE, l’investissement dans la rénovation énergétique des logements privés devrait passer de 25 milliards d’euros par an (2022) à 38 milliards par an d’ici 2030 pour tenir les objectifs. Aucun chiffrage officiel du coût « total » de l’éradication des passoires n’existe (les 300 milliards parfois avancés sont un ordre de grandeur de presse, pas une donnée officielle). À l’échelle européenne, la Commission estime qu’il faudrait environ 275 milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an — un quasi-triplement de l’effort — pour atteindre l’objectif climatique de −55 % d’émissions d’ici 2030 (objectif global de l’UE, pas seulement le bâtiment).

3. Pendant ce temps, l’artisan trinque

Si les passoires reculaient vraiment grâce aux travaux, les carnets de commandes des artisans devraient déborder. C’est l’inverse : en 2025, la rénovation énergétique du logement est entrée en récession pour la première fois.

−1,3 %

la rénovation énergétique du logement en 2025 (après +0,8 % en 2024) : sa 1re contraction (FFB)

−40 %

de rénovations aidées en 2024 vs 2023 (effondrement du geste unique), même si l’« ampleur » progresse (ANAH)

~59 ans

pour rénover les 3,9 M de passoires au rythme actuel (~66 000 rénovations globales/an)

Rénovations globales par an : le réalisé face aux objectifs
Réalisé aujourd’hui66 000/an
Objectif SNBC (après 2022)370 000/an
Objectif 2030700 000/an

Sources : ONRE (réalisé 2022), décret SNBC 2020-457, Haut Conseil pour le Climat.

Le contraste avec l’ambition affichée est saisissant. La France réalise de l’ordre de 66 000 rénovations globales par an… pour un objectif fixé à 370 000, bientôt 700 000. Un facteur cinq à sept, que le Haut Conseil pour le Climat juge nettement insuffisant. Au rythme actuel, il faudrait environ 59 ans pour venir à bout du stock de passoires.

Pire : la capacité recule au lieu de croître. Le nombre d’entreprises certifiées RGE, indispensables pour toucher les aides, diminue (autour de 60 000, en baisse depuis 2022), alors que l’objectif public affiché était de 250 000 d’ici 2028. Sur le terrain, les artisans dénoncent une surcharge administrative et une instabilité permanente des règles de MaPrimeRénov’, dont le guichet « rénovation d’ampleur » a même été suspendu plusieurs mois en 2025. Résultat : des dizaines de milliers d’emplois détruits dans les petites entreprises du bâtiment.

Conclusion : la vraie question

On peut donc célébrer, chiffres à l’appui, une baisse du nombre de passoires. Mais cette baisse est en partie comptable : un logement qui change d’étiquette parce que le thermomètre du DPE a été recalibré n’a pas gagné un centimètre d’isolant. Derrière le tableau qui s’éclaircit, la rénovation réelle avance cinq à sept fois trop lentement, la main-d’œuvre qualifiée se raréfie, et le secteur qui devrait être en pleine expansion licencie.

La vraie question n’est donc pas « les chiffres s’améliorent-ils ? » — ils s’améliorent, en partie pour de mauvaises raisons. Elle est : rénove-t-on vraiment ? Et à ce rythme, face au cap européen de 2050 et à des objectifs français jamais tenus depuis 2015, la réponse honnête est non.

Combler l’écart supposerait moins de à-coups réglementaires, un accompagnement réellement financé, et une capacité d’artisans qu’on ne peut pas décréter du jour au lendemain. En attendant, mieux vaut lire les bilans annuels pour ce qu’ils sont : un progrès réel, mais largement en trompe-l’œil.

Limites de méthode (ce que cette étude ne dit pas)

  • Les économies d’énergie sont théoriques (conventionnelles) : les gains réels sont généralement inférieurs (effet rebond, qualité des travaux). Aucun « délai de retour » officiel agrégé n’existe.
  • Les trois bilans (propriétaire, occupant, collectivité) ne s’additionnent pas en un « ROI global » — ce serait un double comptage.
  • Le coût par logement varie radicalement selon le chauffage d’origine (rentable pour le fioul/gaz, très coûteux pour l’électrique déjà décarboné).
  • Les données d’activité déclarées par la profession (FFB, CAPEB) sont des perceptions de parties intéressées ; on les recoupe ici avec les données officielles (ONRE/SDES, ANAH).
  • Les cibles européennes de rénovation sont des objectifs de parc au niveau national, pas des obligations logement par logement. Le projet de nouvelle Stratégie bas-carbone (700 000/an, −75 % de passoires d’ici 2030) n’est, à ce jour, pas encore adopté.
  • Nous ne chiffrons pas d’effet sur le niveau des loyers : aucune source crédible ne l’établit de façon causale.
À citer : « Étude AidesDPE » avec un lien vers aidesdpe.com/etudes/passoires-le-trompe-l-oeil. Données librement réutilisables avec attribution.